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Vivian Maier autoportrait

Vivian Maier : un héritier de Gap s’invite dans un énorme procès à Chicago

Ce sera décidément une incroyable histoire aux multiples rebondissements. Saint-Julien-en-Champsaur s’est découvert une illustre aïeule en 2011 : Vivian Maier, une nurse américaine d’origine champsaurine, qui passait son temps libre à faire des photos de rue. Son œuvre a été révélée au grand public après sa mort par deux collectionneurs américains qui ont fait l’acquisition, un peu par hasard, de ses négatifs au cours d’une vente aux enchères. Depuis, John Maloof et Jeffrey Goldstein s’attachent à faire découvrir au monde entier le talent de cette nounou photographe à ses heures perdues, à travers des expositions, des publications, des reportages. Ils auraient pu continuer tranquillement à faire connaître l’art de Vivian Maier, qui commence à sérieusement rapporter, si un ancien photographe de publicité désormais avocat n’avait pas mis son grain de sel.

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David C. Deal, fasciné par cette histoire, s’est enquis de chercher un héritier à Vivian Maier, comme le révèle ce samedi matin le New York Times. Il assure qu’il trouvait injuste le fait que des personnes qui n’ont aucun lien de parenté avec la photographe puissent gagner des millions en ayant simplement fait l’acquisition de ses négatifs.

John Maloof, à l’époque, avait embauché des généalogistes pour rechercher le plus proche parent de l’artiste défunte. Sylvain Jaussaud, qui vit à Saint-Laurent-du-Cros, avait été désigné comme tel (son arrière-grand-père était le frère de l’arrière-grand-père de Vivian Maier) et le collectionneur avait obtenu de sa part les droits d’auteur. « Même si on était les plus proches parents de Vivian, on ne demandait pas de royalties », assure l’épouse de M. Jaussaud. « Nous étions bien contents que John ait trouvé ces négatifs et qu’il publie les photos de Vivian. » Le New York Times affirme cependant que John Maloof aurait versé une certaine somme à M. Jaussaud pour obtenir les droits d’exploiter les œuvres de Vivian Maier.

Maître Deal a lui aussi fait appel à des généalogistes qui auraient découvert un parent plus proche encore, le Gapençais Francis Baille, fonctionnaire à la retraite. Nicolas Baille, garçon de ferme, serait le père biologique de la mère de Vivian Maier, Maria Jaussaud. « Francis Baille est bien de la famille de Nicolas Baille, mais son lien de parenté avec Vivian Maier reste à établir », insiste Philippe Escallier de l’association Les Amis de Vivian Maier. Interrogé par L’e-media 05, Francis Baille confirme que Nicolas Baille est bien son oncle et qu’il n’a entendu parler de son lien avec Vivian Maier que récemment, après avoir été contacté par des généalogistes. C’est tout ce que l’on saura de sa part : « Cette histoire ne m’intéresse pas. Je ne désire pas communiquer, on va s’arrêter là », se ravise-t-il soudain. Un avocat gapençais, Me Denis Compigne, est en charge de défendre ses droits.

Procès engagé à Chicago
Selon un avocat américain, Sylvain Jaussaud ne serait pas le plus proche parent de Vivian Maier.
Selon un avocat américain, Sylvain Jaussaud ne serait pas le plus proche parent de Vivian Maier.

Un procès en cours à Chicago déterminera si M. Baille est bien le plus proche parent de Vivian Maier. Selon Philippe Escallier, Francis Baille n’est pas le seul à revendiquer ses droits à l’héritage. L’Etat de l’Illinois, où l’artiste résidait, se serait invité dans cette bataille juridique.

A Saint-Laurent-du-Cros, la famille Jaussaud ignorait qu’un procès était engagé. « Ca m’étonne que John ne nous ait pas prévenus », avoue Mme Jaussaud. « Ce serait quand même étonnant que ce soit quelqu’un de la famille Baille qui touche des royalties. Vivian est toujours venue voir la famille du côté des Jaussaud (la famille de sa grand-mère maternelle, NDLR), jamais du côté des Baille. Elle avait une dent contre son grand-père, qui ne s’est jamais occupé de sa mère. » Sur ce point, Philippe Escallier martèle : « C’est une ineptie et nous en avons les preuves, mais en raison du procès en cours nous les gardons pour nous ».

Le procès en cours menace les expositions des œuvres de Vivian Maier

En attendant le verdict qui pourrait prendre des années, les œuvres de la photographe pourraient bien être retirées des galeries et musées. L’exposition des photos prises en France par Vivian Maier prévue à La Passerelle en 2015 pourrait donc être menacée. M. Maloof a indiqué au New York Times qu’il attendait le feu vert de ses avocats avant de continuer à vendre les œuvres et à les fournir aux musées et éditeurs. De son côté, M. Goldstein devrait stopper la vente des œuvres qu’il possède à partir de vendredi, une fois que ses derniers contrats avec les galeries seront honorés.

« Aucun de ces hommes n’a les droits de reproduction. Ce qu’ils font est illégal », estime David C. Deal. Car selon la loi fédérale américaine, détenir une image ou les négatifs d’une photo n’est pas la même chose que posséder les droits de reproduction. C’est le propriétaire de ces droits qui détermine si les photos peuvent être reproduites ou vendues.  John Maloof travaillerait depuis plus d’un an à l’obtention des droits sur les négatifs qu’il détient, à partir de l’accord passé avec Sylvain Jaussaud. Accord qui pourrait se révéler caduc.

Pour Philippe Escallier, cette histoire de gros sous se double d’un côté sordide. Il reste persuadé que ce procès aurait pu être évité : « John Maloof paie aujourd’hui le fait qu’il s’est dérobé à rencontrer Vivian de son vivant (il savait où elle était) de peur qu’elle lui oppose un refus à diffuser ses photos qu’elle a gardées toute sa vie strictement pour elle et dont elle ne parlait à personne. » Philippe Escallier estime aussi que les intentions de David Deal ne sont pas tout à fait louables : « Il se cache derrière les droits de l’art photographique alors qu’il ne cherche qu’à gagner de l’argent par ce procès. On pourrait lui demander pourquoi ce serait mieux que Francis Baille (intéressé ni par Vivian, ni par la photo) qui n’a jamais entendu parler de Vivian hérite alors que deux Américains font la promotion de son œuvre (même si c’est pour leur porte-monnaie)… »

Le fait que Vivian Maier ait vécu dans la pauvreté à la fin de sa vie rajoute au sordide. N’arrivant plus à payer le loyer de son local d’archives, ses cartons se sont retrouvés mis aux enchères par le loueur. Dans ces cartons, figuraient les fameux négatifs…

Marie-France et Jean-Christophe Sarrazin

* Cet article, publié le samedi 6 septembre à 11h44, a été modifié et complété ce lundi 8 septembre à 9h20, à partir d’éléments complémentaires recueillis par la rédaction de L’e-media 05


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