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Palais de justice (2)

Le fils de la mère infanticide : « Je ne peux me résoudre à la haïr »

Parmi les nombreux témoignages de personnalité qui se sont succédé, ce mardi après-midi, devant la cour d’assises des Hautes-Alpes, les deux plus marquants auront été incontestablement celui du fils de l’accusée (et donc du demi-frère de la victime), Thomas-Karim Abouhachem, et celui de la meilleure amie de Marina, Jennifer Keller. Saadia Abouhachem, 58 ans, est jugée depuis ce lundi pour avoir tué sa fille Marina, 18 ans, le 8 août 2011 à Vars, en l’étranglant avec la ceinture de son peignoir de bain. Cette concierge de Vars encourt 30 ans de réclusion criminelle. Le verdict est attendu mercredi soir.

Pour Thomas, « maman bloquait sur le fait que Marina avait un petit-copain. Elle avait 18 ans, elle avait eu son bac. Je disais à ma mère de la laisser tranquille. Elle se faisait énormément de souci. Elle avait peur qu’elle rate ses études, comme moi. » Le frère de la victime est aussi revenu sur une première dispute violente qui avait opposé la mère et la fille, un an avant le drame. « J’avais halluciné de la réaction de Marina. J’étais dans le Gard. Je l’avais appelée pour lui dire qu’elle m’avait déçu et que je ne voulais plus jamais qu’elle lève la main sur maman. » Il a reconnu que sa mère était « un peu possessive » : « Peut-être que c’était trop, mais on ne peut pas lui reprocher trop d’amour. »

Alors que sa propre mère est jugée pour avoir donné la mort à sa sœur, « je ne peux me résoudre à la haïr ou à la détester », lâche Thomas. « Je n’ai plus que ma mère. Il y a des moments où je lui en ai voulu, je ne peux pas comprendre. Mais je sais très bien que c’était pas quelque chose de voulu et que c’était un accident. »

Pour Marina, « sa maman, c’était son pilier, elle en était très fière »

Jennifer, qui avait connu Marina lorsqu’elle était interne au lycée d’Embrun, est revenue, avec beaucoup d’émotion, sur les confidences qu’elle avait reçues de son amie. « Après une dispute avec sa maman, je lui avais proposé de venir passer le week-end chez moi », se rappelle-t-elle. « Elle m’a répondu que c’était pas la peine, qu’elle avait compris pourquoi sa maman était comme ça. Elle m’a dit ce qu’elle lui avait raconté. Marina était à fond pour ne pas la décevoir après avoir appris ce qui lui était arrivé dans sa jeunesse. Elle me disait que ça irait mieux l’année suivante, quand elle serait à Marseille pour sa première année de médecine. Sa maman, c’était son pilier, comme elle le disait. Elle en était très fière. »

Marina avait aussi confié à son amie qu’elle envisageait de dire à sa mère qu’elle avait déjà eu des relations sexuelles. « Comme ça, elle va comprendre que je ne suis plus une petite fille », avait-elle expliqué à Jennifer. « Je lui avais déconseillé de le faire. Je lui avais dit que, si elle le voulait vraiment, il fallait qu’elle le fasse quand Thomas serait là ou qu’elle me demande de venir, parce que ça risquait d’être dur pour sa maman. » Bien sûr, elle était loin d’imaginer que son amie était en danger de mort : « Elle n’avait pas peur de Saadia. Elle avait peur pour sa maman à ce moment-là, parce qu’elle avait déjà menacé de se suicider. »

– « Est-ce que ce n’est pas un excès d’amour ? » se risque Me Roubaud, avocat de la défense.
– « Je ne sais pas ce que c’est, je ne sais pas où ça peut mener », répond Jennifer.
– « Est-ce que l’amour ne peut pas conduire au désespoir ? »
– « L’amour aurait dû prendre le dessus sur le désespoir. »

Au-delà de ces deux témoins, plusieurs copropriétaires de la résidence ou des habitants de Vars sont venus dire à la cour d’assises la haute estime dans laquelle ils continuent de tenir Saadia Abouhachem, « mère extraordinaire ». L’ancien maire de Vars, Pierre Eyméoud, a aussi dit, avec une certaine fougue, son « admiration » pour cette mère, en estimant que « si on n’avait pas eu ce drame incompréhensible, on ne pourrait que dire bravo à cette femme ». Même tonalité de la part du Père Pierre Fournier, ancien curé de Vars, qui avait baptisé les deux enfants mais aussi Saadia Abouhachem, convertie au catholicisme. « C’est un drame majeur, elle en est consciente, elle veut l’assumer. Elle a un courage admirable pour faire face à cette situation et continuer malgré tout son chemin de vie », a avancé le prêtre.

Restent la psychologie de l’accusée. Alors que le premier expert psychiatre avait exclu toute pathologie, un contre-expert, le Dr Lamothe, a conclu à une « personnalité pathologique » et à une « légère altération de son discernement » : « Quelque part, sa réaction lui a échappé. Elle n’était pas totalement sous contrôle. » La psychologue parle quant à elle d’un « raptus de rage ». Pour l’experte, « une limite a été franchie quand sa fille lui avoue avoir déjà eu des relations sexuelles. C’est quelque chose qui lui devient insoutenable, car ça renvoie à la prostitution de sa mère. » Pour Odile Nesta-Enzinger, « les enfants existent par elle, pour elle. Ils sont des continuums d’elle-même sans possibilité d’autonomie. C’est comme ça qu’on peut comprendre ce meurtre. »

Ce mercredi, le procès va laisser place au réquisitoire de l’avocate générale, Emmanuelle Porelli, et aux plaidoiries de la partie civile et de la défense. Le verdict est attendu en fin de journée.


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