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Dîner de l'économie UPE (8)

Comte-Sponville à l’UPE : « Le capitalisme ne peut pas être moral, il doit être régulé »

Une fois n’est pas coutume, c’est à une soirée d’introspection sur le capitalisme que l’UPE 05 et le Crédit agricole Alpes-Provence avaient convié 480 chefs d’entreprise des Hautes-Alpes, ce mercredi soir au Quattro, à Gap. « L’écueil du quotidien, c’est la tête baissée, la tête dans le guidon », a relevé Boris Perdigon, président de l’UPE, pour inviter les patrons haut-alpins à « se questionner ». Pour les y aider, ce n’était donc pas un économiste qui avait été convié à animer ce 4e dîner de l’économie mais un agrégé de philosophie, André Comte-Sponville, pour évoquer « le capitalisme, la crise, la morale ».

Boris Perdigon, président de l'UPE 05, et Gilles Rousseau, directeur du développement 05 au Crédit agricole.
Boris Perdigon, président de l’UPE 05, et Gilles Rousseau, directeur du développement 05 au Crédit agricole.

Pour le philosophe, « le capitalisme ne peut pas être moral. Il est a-moral. Ce n’est pas la morale qui fixe les prix, mais le marché de l’offre et de la demande. » Pour étayer son propos, M. Comte-Sponville a notamment cité la question des contreparties demandées aux entreprises par le gouvernement à la suite des crédits d’impôt accordés : « Je trouve cela pour le moins absurde. Un chef d’entreprise va embaucher s’il a besoin de le faire. Espérer des contreparties pour des raisons morales, c’est n’avoir rien compris  l’économie. » Car, pour lui, « le capitalisme ne fonctionne pas à la vertu, à la générosité ou au désintéressement, il fonctionne à l’intérêt personnel ou familial. Disons le mot, il fonctionne à l’égoïsme. »

Pour André Comte-Sponville, « on ne peut pas compter sur une moralisation du capitalisme de l’intérieur. Mais on peut lui imposer des limites non marchandes et non marchandables. C’est la régulation par l’Etat. Et, en réalité, on le fait depuis 150 ans au moins. L’interdiction du travail des enfants, les sanctions contre les abus de position dominante, l’impôt progressif sur le revenu ou les libertés syndicales en sont quelques exemples. » A ses yeux, il n’y a pourtant pas « à choisir l’Etat contre le marché. D’évidence, nous avons besoin des deux. On a fini par comprendre, y compris à gauche, que l’Etat n’était pas bien placé pour créer de la richesse. Mais il serait temps de comprendre, notamment à droite, que l’entreprise n’est pas très bonne pour créer de la justice. »

« On ne peut pas vouloir
moins de mondialisation. Mais il faut
davantage de mondialisation politique »

Dîner de l'économie UPE (9)Reste que les Etats sont dépassés par cette crise, « qui est clairement une crise de la mondialisation. Tous les problèmes se posent à l’échelle du monde alors que toutes les réponses, les moyens d’action, sont au niveau national ou au mieux continental, avec la construction de l’Europe. Il y a un déphasage mortifère. Pour autant, on ne peut pas vouloir moins de mondialisation. Mais il faut davantage de mondialisation politique. »

« Est-ce que nous ne payons pas l’immoralité de nos dirigeants? » interroge un participant à la soirée. « Rien ne permet de dire qu’ils soient moins moraux que nous », répond André Comte-Sponville. « Mais, de toute façon, quel est l’intérêt égoïste de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande? Se faire réélire et laisser une trace dans l’histoire. Comment y parvenir? Il fallait faire reculer le chômage. Alors, qu’ils agissent pas intérêt de la France ou par égoïsme, leur intérêt était de réussir. Le vrai problème est qu’il est très difficile d’imposer des réformes dont le peuple ne veut pas. Ce n’est pas tellement la vertu qui manque, c’est la lucidité. »

Le philosophe a conclu son propos en appelant à donner de l’espoir à la jeunesse : « J’en ai un peu assez qu’on célèbre les 30 glorieuses. Si on avait ça pendant deux siècles, la planète serait foutue! Il faut voir qu’aujourd’hui, on vit plus vieux, on est mieux soigné, les libertés sont plus respectées que dans les années 70. En Europe occidentale, les plus pauvres et les plus faibles sont les mieux protégés depuis 100.000 ans! Disons plutôt aux jeunes les progrès que nous avons réalisés plutôt que leur dire qu’ils n’ont pas de chance d’être nés aujourd’hui. »


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