Partager sur Facebook Twitter Partager sur Google Plus
Jean-Luc Brémond Manaslu (1)

Jean-Luc Brémond : « Un 8000, c’est quand même inhumain » (vidéo)

Près d’un mois et demi après son ascension du Manaslu (8163 m) sans oxygène et en autonomie, et son évacuation vers l’hôpital de Katmandou à la suite du décès de son compagnon d’expédition, Zoltan Benedek, le Gapençais Jean-Luc Brémond se remet petit à petit de son oedème pulmonaire, de ses gelures aux doigts et aux orteils et de sa « grosse fatigue ». « Il est évident que ce sommet n’aura jamais la saveur qu’il devrait avoir car ça s’est mal terminé, malheureusement », confie-t-il. Tout en martelant qu’il « n’imagine pas arrêter » la montagne. Et qu’il a déjà des projets en tête.

Le 1er octobre dernier, Jean-Luc Brémond, alias le Brems, a atteint le sommet du Manaslu, dans l’Himalaya. Non sans fierté, puisqu’il s’agissait du premier 8000 jadis gravi par Jean-Christophe Lafaille. Et parce qu’il a réussi cette ascension sans avoir recours à l’oxygène et sans l’assistance d’un sherpa. Un défi qui relève à la fois de la volonté (« Je voulais vraiment mériter ce sommet, c’est une autre façon de concevoir l’himalayisme ») mais aussi des contraintes financières : « 7200€, c’était le budget minimum et c’était déjà dix mois de recherches de budget. Un sherpa, c’est 12.000€. Et le full service, c’est 20.000$. » A 5500 m d’altitude, il a donc dû porter son sac de 30 kg : « Pour quelqu’un qui en fait 64, c’est énorme! »

Le mont Manaslu (à gauche).
Le mont Manaslu (à gauche).

Avec l’Autrichien Zoltan Benedek, un triathlète qui avait déjà tenté l’Everest par le passé (où il avait perdu les orteils d’un pied), ils avaient la même philosophie. Ils ont fait face ensemble aux « conditions météo exécrables », qui ne leur ont « pas permis de bien nous acclimater à l’altitude. Nous avons dû monter et redescendre plusieurs fois avant d’avoir une fenêtre météo qui était bonne ». La journée du 30 septembre sera éprouvante : « On avait des sacs lourds et on n’avait pas d’oxygène. C’est dur mentalement quand on croise des personnes qui ont des sherpas et de l’oxygène. » Le 1er octobre, « les conditions étaient exceptionnelles. Je n’ai jamais vu un ciel aussi beau, sans aucun vent. On a décidé de partir à 2h. Je me suis réveillé à 1h15. C’était magique : c’était une nuit éclairée par la pleine lune, on voyait la voûte céleste et il y avait déjà des frontales à la montée. J’ai dit à Zoltan qu’il fallait y aller. Il n’avait pas la même énergie, la même envie. »

Zoltan Benedek dit à Jean-Luc Brémond d’y aller, qu’il le rejoindra. « C’était évident pour moi qu’il allait me rattraper, comme il l’a toujours fait », observe le Gapençais. Le Brems rejoint les autres membres de son équipe, qui étaient partis plus tôt. Et il atteint le sommet : « J’étais aphone, mais j’avais le sourire. » Le temps de quelques photos et de quelques mots. « On m’a dit que Zoltan avait déjà atteint le sommet. J’ai pensé qu’il avait pris l’autre file, puisqu’il y en avait deux à l’approche du Manaslu. » Zoltan est 40 mètres plus bas : il le croise en redescendant. « Je l’ai filmé pendant son ascension », témoigne Jean-Luc Brémond. « C’était pas l’agonie mais c’était vraiment très dur pour lui. » Il apprendra plus tard qu’un sherpa lui a proposé de l’oxygène lorsqu’il est arrivé au sommet mais qu’il a refusé.

« Je n’ai jamais vécu ça : le corps refusait d’avancer »

Jean-Luc Brémond et Zoltan Benedek, lors de leur ascension du Manaslu.
Jean-Luc Brémond et Zoltan Benedek, lors de leur ascension du Manaslu.

Ils font le choix de revenir à 7450 m et d’y installer leur tente, avec un groupe d’Allemands, plutôt que redescendre au camp de base IV. « On a voulu dormir là-haut car ça allait vraiment mal, explique le Gapençais. On s’est réhydraté en faisant fondre de la neige. Ils annonçaient une bonne météo le lendemain. Mais Dan Mazur (le chef d’expédition, NDLR) a rappelé à la radio. Le sherpa avait dû lui dire que Zoltan n’était pas en forme. Il nous a demandé de redescendre. On s’était déjà refroidi, il a fallu rassembler les affaires, ses rhabiller. Je n’arrivais pas à serrer mon baudrier avec mon gant. J’ai dû l’enlever et j’ai senti que je commençais à geler. On a fait 20 mètres et on est tombé tous les deux en même temps. Comme si on entrait dans un mur. Je n’ai jamais vécu ça : le corps refusait d’avancer. »

Ils passeront donc la nuit là. Ce sera la dernière de Zoltan Benedek. « J’ai vraiment eu de mauvaises ondes », témoigne Jean-Luc Brémond. « Je me suis dit que si je revoyais ma femme, j’aurais une sacrée chance. Je me suis dit qu’il ne fallait pas m’endormir. Je me suis imaginé ma femme devant une fenêtre avec une lumière. A chaque fois que la lumière baissait, il fallait que je rouvre les yeux. » Vers 5h30 ou 6h, « le soleil a percé la tente. Le duvet était gelé. J’ai mis un coup de coude à droite. Au deuxième, il ne bougeait pas. Je me suis éjecté de la tente sans chaussure, sans rien. J’ai perdu le contrôle. Les Allemands ont pris peur quand j’ai essayé d’ouvrir leur tente. Je criais My friend is dead. »

Un sherpa vient le chercher. Il l’aide à récupérer mon duvet et s’empare du piolet de Zoltan Benedek. « C’était assez sordide, lâche Jean-Luc Brémond. Quand je lui ai dit que c’était celui de Zoltan, il m’a répondu qu’il ne lui servirait plus à rien… Nos camps ont été dévalisés. J’ai perdu plus de 2000€ de matériel qui n’a pas été retrouvé. » Aidé par le sherpa, le Brems redescend. « Sur mes jambes », insiste-t-il. « Je voulais descendre jusqu’à notre tente, à 6800 m, mais ils avaient organisé mon rapatriement à Katmandou, avec un hélicoptère. »

« On n’est pas des Kamikazes! »

Jean-Luc Brémond Manaslu (3)Un mois et demi après le drame, Jean-Luc Brémond, qui rappelle qu’il a déjà été confronté à la mort de son « maître », Philippe Macle, tué par la chute d’une cascade de glace dans le Champsaur, n’entend pas abandonner sa passion. « On n’est pas suicidaire », assure-t-il. « Il y a beaucoup de personnes qui peuvent avoir une mauvaise opinion de l’alpinisme. Je croise des gens qui me disent : J’espère que tu as fini avec tes conneries, que ça t’a servi de leçon! Aujourd’hui, je n’imagine pas arrêter l’alpinisme. » Sa femme Mylène n’a d’ailleurs jamais pensé « qu’il s’arrêterait. Je lui ai juste dit de se calmer. »

« Il ne faut pas sortir imbécile d’une expérience comme celle-là, admet le Brems. Il faut essayer de mieux gérer les choses, de prévoir un sherpa qui a de l’oxygène derrière, au cas où. Zoltan aimait la vie, il aimait rire. On n’est pas des kamikazes! J’aime l’existence. » Et s’il n’a « pas la banane en regardant les photos de l’ascension », il confesse être « super fier de l’avoir fait comme on l’a fait. »

Un court film de 4 minutes sur son ascension du Manaslu a été projeté, ce jeudi soir, aux Rencontres de la Cinémathèque de montagne de Gap, après la projection du film de Gilles Charensol sur les « Seven Summit ». Jean-Luc Brémond a en effet achevé en décembre 2014 son défi : gravir les sommets des sept continents, Antarctique inclus.

Le programme des Rencontres de la Cinémathèque de montagne de Gap

Vidéo Jean-Luc Brémond – montage Gilles Charensol © Tous droits réservés


+ Sur le même sujet...